Tribalisme: Une entrave à l’unité africaine

Le Tribalisme : une entrave à l’unité africaine.
Par Jean-Joseph Agoua

À la fin du 19e siècle, la conférence de Berlin scelle le partage du continent africain entre puissances coloniales. Ce partage, destiné à organiser la présence européenne en Afrique, fait fi de toutes les réalités culturelles, ethniques et linguistiques des territoires colonisés. Au lendemain des indépendances, au tournant des années 1960, les africains cherchent à recréer leurs propres frontières. De cette époque à nos jours, l’unité africaine est théorisée, idéalisée voire mythifiée. Ce souhait se révèle impossible à réaliser : les chefs d’état veulent bâtir des nations solides avant d’aller vers un fédéralisme.
Les tenants de l’unité africaine ont toujours tendance à suivre un modèle : l’Union européenne. L’Union africaine a été calquée sur l’Union européenne, y compris pour son nom et son sigle. Aujourd’hui, ce qui se passe en Grèce, en Italie ou en Espagne devrait faire réfléchir. Avant de voir dans l’Union européenne un modèle, on devra considérer cet échec comme une expérience dont il faut tirer des leçons.
L’union européenne est une réussite en tant que marché commun. Mais en tant qu’union monétaire, elle court actuellement à la catastrophe. Alors d’où vient le problème? Les états ont transféré leur pouvoir de décision en matière de politique monétaire à une bureaucratie qui n’est soumise à aucun contrôle. Faute de mécanisme obligeant à rendre des comptes, l’UE s’est ralliée à l’intégrisme du marché. Les résultats sont patents. Les pays économiquement fragiles comme la Grèce ou le Portugal sombrent dans les abysses de la récession et doivent se plier à un ajustement structurel qui entraine inévitablement une baisse des salaires et du pouvoir d’achat.
À mon sens, la solution face aux forces du marché viendra de la démocratie politique. Si la loi du marché est le ralliement à la raison du plus fort, la base de la citoyenneté est l’égalité politique. Dans une démocratie, les pauvres et les faibles comptent sur le pouvoir politique pour leur assurer une protection contre ceux qui régissent le marché. Aujourd’hui, on voit monter deux revendications différentes dans les états les plus faibles d’Europe. Soit quitter l’UE pour reprendre la main sur la politique monétaire, soit la faire évoluer vers une union politique afin que la politique monétaire européenne soit soumise à un contrôle démocratique.
Si l’on remplace la Grèce par le Tchad, ou l’Allemagne par le Gabon en Afrique centrale, on voit bien à quel point le problème de l’UE est proche de la situation de cette région. Si la communauté de l’Afrique centrale dont est composé le Cameroun, le Gabon, la république Centre-africaine, le Tchad et la Guinée équatoriale, vire à l’intégrisme du marché, qu’est-ce qui empêchera les faibles et les pauvres, à savoir la majorité, de rejeter cette unité ou d’emboiter le pas à des démagogues qui les inciteront à retourner à leurs vraies communautés, à leur foyer natal, non pas le Tchad et le Gabon, pris en exemple ici, mais des régions, bamiléké, bantou (bétis, etc.) ou Douala qui sont des groupes ethniques pionniers?
Ce débat doit porter sur les moyens d’atténuer les effets du libéralisme économique; qu’ont à gagner les régions les plus pauvres et les citoyens les plus pauvres à une unité d’Afrique centrale? Comment faire coexister libéralisme économique et justice sociale?

La problématique terrestre

L’Afrique dans son immensité est composée de paysans. L’accès à la terre est pour eux d’une importance fondamentale. Sans un accès assuré à la terre, il n’y a pas de subsistance assurée. Il existe pour le cas de l’Afrique centrale, deux régimes fonciers diamétralement opposés dans cette région, tous mirent en place à l’époque coloniale. L’un est la pleine propriété, régime en vertu duquel les pauvres sont libres de vendre leur terre aux riches, même si cela les prive de moyens de subsistance pour leur avenir. Le régime coutumier, repose sur le principe que la terre appartient à la collectivité comme dans mon village au Cameroun. Il évitait aux paysans de se faire déposséder de la terre par les forces du marché et, de ce fait, de venir grossir la population pauvre affluant vers les villes. Cependant, il avait pour inconvénient de définir la population en termes tribaux et d’inscrire la terre dans le foyer tribal. Globalement, cela a eu pour effet de réduire l’horizon d’une certaine Afrique à la tribu. Non seulement la tribu devenait garante de la sécurité et de l’appartenance, mais elle accréditerait l’idée qu’au-delà de la tribu, le danger rodait.
Aujourd’hui nous avons deux défis : le principe selon lequel la terre apparait à ceux qui travaillent cette terre, donc au droit d’émettre une sécurité de la propriété, en ce sens, le principe inhérent au régime coutumier, peut-il être préservée dans les États-Unis d’Afrique? Ou bien ce principe sera –t-il sacrifié sur l’autel de l’unité pour laisser place à la pleine propriété et aux mécanismes du marché?
Ensuite, l’unité peut-elle créer quelque chose d’autre qu’un marché, autrement dit un espace où les plus nantis et les puissants vont inévitablement dominer? Peut-elle fonder une citoyenneté digne de ce nom, une structure politique pour la majorité? La solution européenne à ce problème est bien connue. En Europe, « la pleine propriété est devenue la base de l’accumulation des foncières » selon Grégoire Domenach, étudiant en sciences politique à l’Université de Montréal. Les paysans pauvres ont été chassés des campagnes. Ceux qui ne trouvaient pas d’emploi dans les zones urbaines ont été envoyés de force dans les colonies. C’est ainsi que se sont faites les Amériques, l’Australie, La Nouvelle Zélande et l’Afrique du Sud.
La solution européenne s’est traduite par une dictature des villes sur les campagnes. Les villes aspiraient à l’autonomie. La vision urbain-centrée de l’Europe est théoriquement apologique par le concept de société civile. Nous l’avons adopté sans discernement.
Dans certaines parties de l’Afrique, l’autonomie urbaine s’est inscrite historiquement dans le cadre du régime des privilèges raciaux. La société civile a été radicalisée dès sa naissance. Les forces progressistes des pays africains n’étaient pas celles qui luttaient pour l’autonomie urbaine, mais celles qui s’efforçaient de relier l’urbain et le rural. Les défenseurs de la société civile et de l’autonomie urbaine sont passés à côté de ce fait historique.
Nous constatons aujourd’hui, que la solution de l’exode rural sur le modèle européen n’est plus praticable. Dans la mesure où il ne reste presque plus d’espaces vides dans le monde, les paysans pauvres d’Afrique n’ont de solution de repli qu’en Afrique. Ils ne peuvent pas migrer hors du continent africain et pour l’essentiel, ils ne le font pas. Malgré les histoires à sensation d’Africains noyés en essayant d’atteindre les côtes de l’Europe, drames dont la presse fait ses choux gras, la réalité des faits est tout autre. Ces populations viennent avant tout grossir les rangs des réfugiés et des personnes déplacées à l’intérieur de l’Afrique.

L’exemple de la Chine est éclairant. Nous savons qu’en Chine la crise du monde rural s’aggrave. On peut d’ailleurs s’étonner qu’elle ne soit pas beaucoup plus grave. Mais il y a une cause prépondérante à cela : dans les campagnes chinoises, la terre n’est pas une marchandise, elle appartient au village. Cela s’apparente étroitement à « la propriété coutumière » africaine. L’accès à la terre est fondé sur son utilisation. La leçon à en tirer pour l’Afrique est de chercher des moyens de réformer la propriété coutumière plutôt que de l’abolir. Tout d’abord, il sera important de préserver la sécurité de la propriété, le principe que la terre appartient à celui qui la travaille, et surtout de reconnaitre la communauté villageoise comme gardienne de la terre. Toutefois, il faut aussi repenser l’idée de communauté villageoise afin qu’elle ne soit plus tribale mais territoriale.
Il est donc clair que l’Afrique ne résoudra pas le problème en confiant la politique foncière aux états. Parce que cela entrainerait vraisemblablement une migration des paysans pauvres, des terres en pleine propriété vers des terres relevant du droit coutumier. La population de ces régions exigerait alors une fermeture des frontières afin d’endiguer l’afflux des arrivants, souvent considérés comme une menace pour les terres et les emplois. En témoignant des violences contre les migrants africains ces dernières années en Afrique du sud par exemple.
La question est le rapport entre rural et urbain et entre tribu et nation. Peut-on faire partie d’une communauté plus vaste sans perdre son sentiment d’appartenance? Cela nous ramène à une autre question fondamentale, celle de la citoyenneté : est-elle ethnique ou territoriale?

La problématique de la citoyenneté

L’État centralisé est une invention moderne qui a vu le jour en Europe. Avant son avènement, le pouvoir décentralisé était la règle partout sur le globe terrestre. Les anthropologues européens du 19e siècle avaient identifié deux types de sociétés en Afrique : les sociétés d’état et les sociétés sans état qui sont dites acéphales. Ils prenaient aussi acte du fait que le pouvoir décentralisé était une réalité très répandue en Afrique. À cet égard, l’évolution vers une fédération, une certaine forme de décentralisation serait un retour à une partie de notre tradition politique, mais ceci n’est pas sans problèmes. Il existe deux types de fédération : une fédération ethnique et une fédération territoriale. En Afrique, les fédérations ont eu tendance à revêtir un caractère ethnique, et non territorial. Pour comprendre la différence entre les deux, il suffit de se poser cette question; si le lieu où je vis n’est pas celui d’où ma famille et moi sommes originaires, où est mon chez moi? Du point de vue territorial, mon domicile est là où je réside aujourd’hui. D’un point de vue ethnique, mon espace est là d’où sont originaires ma famille et mes ancêtres. Alors d’où vient la définition ethnique du « chez-soi? ». Je soutiens qu’elle n’appartient pas à la tradition politique de l’Afrique précoloniale. C’est bien au contraire, un héritage de la colonisation.
Toutes les puissances coloniales présentes en Afrique ont divisé la population en deux groupes : les races et les tribus. Les races venaient d’ailleurs, tandis que les tribus étaient censées être indigènes ou autochtones. Les races étaient censées avoir une histoire, elles migraient. Les tribus, elles n’avaient qu’une géographie et qu’elles étaient censées ne pas avoir bougé de leur foyer tribal depuis la nuit des temps. C’est sur cette logique que maints colons se sont basés, notamment en Amérique du nord avec les amérindiens.
Une question ressurgis : à quand remonte cette tradition consistant à identifier chaque personne à un foyer natal, et à décréter que ce foyer natal est établi ad vitam aeternam? Tous les peuples africains sur lesquels je me suis documenté ont un récit des origines. Qu’il s’agisse des bantou, des yorubas ou des zoulou, ils affirment tous qu’ils viennent de quelque part, mais toujours d’ailleurs sans vraiment donner de précision. Ainsi les tutsis et le hutus du Rwanda seraient tombés du ciel. Or, tous les récits des origines sont des histoires de migration. Les peuples prémodernes ne pensaient pas que quiconque soit proprement autochtone. Ce n’est pas seulement véridique pour les africains. Le principal récit des origines partagé par les régions du livre, est l’histoire de la Genèse dans l’ancien testament. Il y est dit qu’il n’y avait personne sur terre avant que les peuples que nous connaissons viennent s’y établir, tous étaient des migrants venus de la terre ferme après le déluge biblique.
L’idée d’un monde peuplé d’indigènes avec des minorités non indigènes est proprement moderne. Dans cette partie du monde qu’est l’Afrique, c’est un concept très clairement colonial. L’idée que chaque tribu possède son foyer tribal, que chaque tribu appartient de droit à son foyer, est une idée de colon. C’est sur cette base que l’on s’appuie pour affirmer que les tribus ne doivent pas bouger de leur foyer et qu’en dehors le monde appartient aux colons.
Le colonialisme a inventé cette fiction et le problème, c’est que depuis les indépendances, nous l’avons reprise à notre compte. Nous considérons qu’elle fait partie de l’usage africain, et non pas colonial. Heureusement, certains leaders de l’indépendance en Afrique n’ont pas adhéré à ce concept tel que Julius Nyerere premier Président de la Tanzanie continentale. Il faut reconnaitre, hélas, que l’Afrique de l’Est est une région où nous avons eu les pires massacres humains et des nettoyages ethniques de grandes envergure comme le génocide au Rwanda et au Burundi, l’expulsion des musulmans du Nil occidental après la chute du dictateur Idi Amin Dada en 1979 par les catholiques en Ouganda et les violences dans la vallée du Rift au Kenya.
Dans ce contexte peu réjouissant, la Tanzanie fait figure d’exception. C’est le seul pays de la région où aucun groupe n’a été persécuté en raison de son appartenance ethnique ou de sa couleur de peau. Julius Nyerere doit avant tout rester dans les mémoires comme le bâtisseur d’un état-nation. Il a su édifier un état centralisé à partir d’une fédération tribale coloniale. L’administration avait divisé la population en une multitude de tribus et de race. Les races relevaient du droit civil, les tribus du droit coutumier. La grande réussite de Nyerere est d’avoir unifié le droit et l’appareil administratif afin que chaque tanzanien relève du même droit, indépendamment de sa race ou de sa tribu.

Julius Nyerere a créé un état de droit. Il a créé une citoyenneté nationale fondée sur la résidence, dans un pays où le colonialisme avait instauré un mécanisme pour définir chaque individu en fonction d’une identité raciale ou tribale fondée sur l’origine.
En revanche, un pays comme le Cameroun indépendant n’a jamais remis en question les fondements intellectuels de la gouvernance coloniale. La violence dans le pays Bamiléké et en pays Bassa en est un bon exemple. Deux questions méritent, une fois de plus d’être posées : qui est indigène? Qui a un droit sur la terre? Sur ces questions, deux points de vue s’opposent. D’après le premier, la terre appartient à la tribu autochtone, elle fait partie du foyer tribal. Selon le deuxième, la terre appartient à la nation, à la communauté citoyenne et dans ce cas, le foyer national est un état-nation.
Comment choisir entre deux conceptions des droits ? Celle fondée sur la tribu ou celle fondée sur la nation? Les deux camps ont raison. Chacune de ces conceptions est ancrée dans un imaginaire différent, une histoire différente. La revendication tribale plonge ses racines dans l’imaginaire colonial, la revendication nationale, dans l’imaginaire nationale postcolonial.
Pour choisir entre ces deux points de vue, il faut passer du langage des droits individuels à celui de la démocratie. Ce qui suppose des réflexions sur les conséquences pour la majorité.
En sommes, l’unité africaine ne survivra pas si elle exalte le principe des droits. Pour durer et prospérer, elle devra trouver un équilibre entre droits et justice, libéralisme économique et aspirations à la citoyenneté. L’Afrique possède deux traditions de citoyenneté postcoloniale, l’une territoriale, l’autre ethnique. Si les africains veulent constituer une fédération politique, nous devrons nous appuyer sur une citoyenneté commune, comme le préconise Grégoire Domenach, sur l’identité européenne. Laquelle choisirons-nous?
Le risque est de laisser les états membre de cette communauté trancher cette question, comme il a été fait pour celle de la terre. En ce sens, l’Afrique ne sera pas une fédération politique.

Jean-Joseph Agoua

Inspiré par :

André-yanne Parent : Jeune anthropologue diplômée de l’université de Montréal. Actuellement stagiaire de la fondation bonne-enfant au Parlement Québécois.
Sujet : la question des autochtones amérindiens au Canada.
Grégoire Domenach & Daniel Ohanian : Étudiants en science politique de l’Université de Montréal. Et journaliste pour « le polémique » journal de science politique de l’université de Montréal.
Sujet : l’identité Européenne et les problèmes des frontières
Sydney Fowo : Journaliste chroniqueur à la radio universitaire CHOQ FM, Étudiant de HEC Montréal.
Sujet : « paris c’est mon pays » appropriation de l’espace où nous nous trouvons.
Kévin Amougou : Étudiant au Bidisciplinaire science politique-communication. Fondateur de « the Corner » blog musical interactif
Sujet : l’Afrique dans sa diversité et ses pays aux différentes variables culturelles et territoriales

A propos doublej75

Étudiant de Science Politique au Canada et en quête de vérité afin de rassembler les individus malgré les différences qui peuvent subsister.
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Un commentaire pour Tribalisme: Une entrave à l’unité africaine

  1. kirigouda dit :

    Très interessant Jean! Un peu long… (donc excuse deja mon commentaire s’il manque d’objectivité, j’ai peut être déjà oublié ce que j’ai lu plus haut…lol) mais très interessant. Quelques questions/observations. Dans la première partie, tu parles de l’union européenne et du fait que l’unification africaine soit calquée sur le modèle européen; je suppose que c’est pour introduire l’idée d’état africain dont tu parles plus tard. Disons que je suis un peu mal a l’aise avec le lien que je n’arrive pas a faire entre les deux, tant les enjeux sont différents. Pour la premiere tu le dis, il s’agit d’enjeux économiques et par la suite on migre vers une problématique d’identité citoyenne/ethnique et de territoire pour la deuxième.
    Ensuite, je ne comprends pas vraiment l’exclusion mutuelle que tu sembles souligner entre la nation et l’appartenance ethnique. Est-ce le colonialisme qui a divisé les hutus, tutsis et autres? Les distinctions seulement physiques et linguistiques n’avaient-elles pas deja décidé de qui est qui? J’aurai souhaité que ce soit plus clair de quelle façon la problématique de la terre ( et donc ethnique?) s’oppose a l’éclosion d’un état fédéré africain.
    Sinon quelques compliments en bonne diplomate, c’est bien écrit et semble bien documenté! Hate d’en apprendre plus. 😉

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